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Saut dans le vide et parricide

Amos eut à peine le temps d’apercevoir les icariens s’enfuir à tire-d’aile qu’il comprit la gravité de sa situation. Il tombait dans le vide !

Les lianes de la nacelle s’enroulèrent autour de lui et le ficelèrent. Sa descente était très rapide, trop pour que ses pouvoirs sur le vent puissent agir. La chute allait être mortelle ! Si, par miracle, Amos y survivait, seule l’eau de la gourde de la fontaine de Jouvence pourrait le remettre sur pied. Mais cette gourde était dans la chambre du palais des invités de la Ville pourpre avec la dague de Baal. Il n’avait pas jugé nécessaire de les prendre avec lui pour sa rencontre avec l’oracle. Bien qu’il eût récupéré ses vêtements, ses grandes bottes et son armure de cuir, tous biens nettoyés, cela ne l’aidait en rien !

« Je dois trouver une idée ! pensa le garçon en essayant de se dépêtrer, sinon je ne m’en sortirai pas. »

À la vitesse de l’éclair, Amos envisagea plusieurs options, mais ne trouva aucune solution. Ses pouvoirs sur l’air étaient encore trop faibles pour le soutenir, et le masque de la terre n’était pas encore assez puissant pour le protéger d’une telle chute. À moins de tomber au centre d’un lac, ses pouvoirs sur l’eau ne lui seraient d’aucune utilité, et le feu ne…

— LE FEU ! s’exclama Amos. LA SOLUTION EST LE FEU ! OUI ! Ce sera douloureux, mais c’est ma seule chance…

En désespoir de cause donc, le porteur de masques enflamma son corps en ordonnant à l’élément de le consumer entièrement. C’est en hurlant de douleur qu’il sentit les flammes envahir ses cheveux avant de calciner sa peau. Puis son corps se transforma en braises ardentes. La souffrance fut telle qu’Amos perdit connaissance avant de toucher le sol. En fait, il ne toucha jamais véritablement le sol. Comme un météorite qui entre en contact avec l’atmosphère d’une planète, il se consuma entièrement et seules quelques cendres se posèrent sur l’herbe haute de la vallée.

Pendant ce temps, dans les Enfers, le petit prêtre de lave convoqua une grande réunion sur l’île sacrée des Phlégéthoniens. Il avait ressenti la détresse du nouveau phénix et l’urgence de lui venir en aide. Il fit donc venir son peuple pour prier avec eux.

— Aujourd’hui, lança-t-il à l’assemblée de fidèles, notre dieu nous demande une faveur. Il exige de nous un acte de foi, une preuve de notre indéfectible fidélité, car, oui, je vous le dis, nous sommes un bon peuple !

— OH OUI ! répondirent en chœur les Phlégéthoniens, NOUS SOMMES UN BON PEUPLE !

— Depuis son départ de notre monde, continua le petit bonhomme, c’est la seconde fois que le garçon que nous avons élu comme Phénix se consume. Le feu consume, nous le savons, mais il donne aussi la vie ! Allons-nous permettre au Phénix de renaître une autre fois de ses cendres ? Pouvons-nous encore utiliser la force du Phlégéthon pour le ramener à la vie ?

— OH OUI ! s’exclamèrent les Phlégéthoniens.

— Et pourquoi allons-nous permettre cela ? Parce que nous sommes un bon peuple !

— UN BON PEUPLE ! reprirent les milliers de voix.

— PRIONS AVEC FERVEUR AFIN QUE NOTRE FOI TOUCHE CELUI QUE NOUS AIMONS, CELUI QUI NOUS A CHOISIS, CELUI QUE NOUS CHÉRISSONS AVEC TANT D’AFFECTION ! clama le prêtre en guise de conclusion.

Les Phlégéthoniens commencèrent alors à réciter une prière :

Le feu éclaire, le feu réchauffe, le feu rayonne !

Le feu purifie, le feu nettoie, le feu délivre !

Le feu apaise, le feu exulte, le feu transforme !

Le feu, le feu, le feu, le feu !

Oui ! nous sommes un bon peuple !

Dans la vallée, les cendres d’Amos se mirent lentement à se regrouper. À l’inverse d’un pissenlit qui étale au vent ses semences, les poussières de son corps s’agglomérèrent pour former d’abord un petit monticule. Ce n’est qu’après deux jours entiers que les restes d’Amos commencèrent à bouillir comme un volcan puis, dans une explosion, reconstituèrent son corps.

La figure dans l’herbe fraîche, Amos ouvrit enfin les yeux.

Dans les Enfers, les prières cessèrent.

Le garçon se secoua, puis remercia les Phlégéthoniens de ce nouveau miracle.

Le prêtre remercia le Phénix de leur accorder sa confiance.

Le porteur de masques se leva et s’étira.

Les Phlégéthoniens regagnèrent leurs demeures dans la rivière de lave.

Amos prit un moment pour faire le point. Pourquoi donc l’oracle avait-il raconté une chose aussi terrible au roi ? Aélig était sans doute difficile à vivre, mais elle n’était pas une meurtrière ! Et pourquoi Delfès avait-il poussé l’odieux jusqu’à dire que lui-même allait tuer Aélig ? C’était tout à fait malhonnête et exagéré !

« Je suis dans une bien vilaine position, se dit le garçon. Maintenant, je ne peux plus aider Aélig et je ne reverrai jamais cette cité. À moins de me faire pousser des ailes. Mes pouvoirs ne peuvent m’aider à gravir ces montagnes ! Pauvre Aélig, à l’heure actuelle, elle croit sûrement que je suis mort. Mais je peux lui envoyer un message. Au moins, elle saura que je suis vivant… »

En utilisant ses pouvoirs sur l’air, Amos créa une sphère de vent et y inséra un message. Ensuite, la boule translucide s’éleva et disparut dans le ciel.

 

***

 

La cité de Pégase disposait d’un ensemble de lois strictes auxquelles chaque icarien devait se soumettre. Tout cela dans le but de maintenir la cohésion sociale et la bonne entente. Par exemple, un icarien qui en frappait un autre payait automatiquement une amende qu’empochait la victime à titre de dédommagement. Une insulte à la famille royale était punie de cent coups de fouet, et une tentative de coup d’État se soldait par une condamnation à mort. Il n’y avait pas de tribunaux, de juges ni d’avocats. Chaque peine sévère était soumise à l’attention du roi qui veillait à ce qu’elle soit exécutée dans les règles.

Le cas d’Aélig posait un grave problème au roi. En réalité, elle n’était coupable de rien ; en plus, le peuple l’adorait. Il ne pouvait pas la condamner à mort sans risquer de provoquer une émeute dans la cité. Il ne pouvait non plus la laisser circuler librement de peur qu’elle ne mette à exécution son éventuel plan d’assassinat. La situation demandait du doigté ! Mettre en scène un accident tragique lui paraissait l’unique solution valable pour se débarrasser d’elle sans causer l’ire des icariens. Ne l’avait-il pas déjà fait avec succès pour éliminer la reine ?

C’est alors qu’il mijotait un plan pour supprimer sa propre fille que le roi, sur la terrasse de ses appartements, demanda à sa servante de lui apporter un verre de vin blanc bien froid. C’est que la randonnée jusque chez l’oracle lui avait donné soif ! Il n’était plus tout jeune et comme il s’adonnait davantage aux plaisirs des banquets qu’à l’exercice physique, ses ailes avaient de plus en plus de mal à le porter dans les airs.

La servante déposa une carafe et une coupe sur la table d’appoint puis disparut sans attendre de remerciements. Machinalement, le roi se servit une rasade et l’avala d’une traite. Contrairement à ses attentes, le vin ne lui fit pas grand bien. Il se mit à toussoter, mais n’en fit pas de cas. Puis il ressentit une légère douleur au ventre, plus précisément au niveau de l’estomac. Incommodé, il voulut rentrer dans ses appartements pour demander qu’on appelle son médecin, mais il s’écroula après deux pas seulement. Tremblant et suant comme un animal à l’abattoir, il comprit qu’on l’avait empoisonné. Le venin lui avait paralysé les jambes et voilà maintenant qu’il s’attaquait à ses bras. Le roi devina que, dans quelques minutes, ses poumons seraient aussi attaqués et l’empêcheraient de respirer. Il lui fallait agir ! Mais comment ?

— On ne supprime pas un roi ainsi ! affirma le monarque avec effort.

— Oh ! vous savez, lorsque le roi est d’abord un tyran…, dit une voix jeune tout près de lui.

— Aélig ! Aélig ! C’est toi ?

— Oui, c’est moi, père, répondit la princesse. Tu as bien fait d’écouter l’oracle, car sa prophétie était juste. J’ai croupi deux heures dans ta prison et j’y serais encore si je n’avais eu l’aide de Frangroy pour ordonner que l’on m’ouvre la porte.

— Ah, le traître ! s’écria le monarque. Il faut bien qu’il soit grand prêtre et gardien du dogme pour me tromper de la sorte.

— Le traître ? Non, père ! Frangroy est d’abord un patriote qui a compris que tu devais être remplacé afin que la cité de Pégase évolue. Il est écrit sur les rouleaux d’or et d’ambre que le jour du Grand Choix approche ! Il s’agit d’une nouvelle ère, on y parle de l’arrivée sur le trône d’une grande reine capable d’unir les icariens aux sans-ailes. Cette reine, c’est moi, père ! Et pour cela, tu dois me laisser ta place…

— Va aux Enfers, petite peste ! répondit le roi avec difficulté. Ton rodick te tuera et tu l’auras bien mérité ! Mais qu’est-ce que je dis là ?… Il est déjà mort, ton rodick ! Pauvre petit sans-ailes !
De toute façon, Amos aurait été incapable d’une telle horreur, répliqua la princesse. Toi seul es capable d’accomplir de tels actes ! N’as-tu pas tué la reine, ma mère, en maquillant ton misérable assassinat en accident ?

— C’était une vermine, tout comme toi ! grogna le monarque, de plus en plus faible.

— Une vermine qui voulait du changement, comme moi, oui ! Ma mère était une icarienne moderne qui désirait unir la cité de Pégase au reste du monde. Elle voulait créer des échanges commerciaux, forger des ententes politiques avec les autres peuples et partager nos connaissances avec les autres races ! Tout cela pour donner un second souffle à notre peuple ! Tout cela pour que cessent le racisme et l’exclusion de notre peuple ! Mais toi, tu n’as rien vu, rien compris…

— Ta… mère… était… aveuglée… aveuglée par… par sa propre… stupidité…

— S’il y a un aveugle ici, c’est bien toi ! Tu ne t’es même pas aperçu que c’est moi, et non ta servante, qui ai déposé la carafe de vin sur la table !

— Être perfide…, que tu es…

— Adieu, père ! dit Aélig se dirigeant vers la porte. Je souhaite que tu trouves la paix auprès de Pégase, même si tu ne la mérites pas.

Le roi voulut prononcer un dernier mot, mais sa tête frappa violemment le sol. Il venait de mourir.

— Tes servantes, père, trouveront ton corps inerte avant le banquet de ce soir, continua la nouvelle reine. Elles appelleront tes médecins qui concluront à une mort naturelle, puisque c’est ainsi que je leur dirai que tu es décédé ! Rappelle-toi, papa, chez les icariens, les souverains ont toujours raison et personne ne discute les ordres d’un roi ou d’une reine. Tu auras de petites funérailles et tes cendres rejoindront celles des anciens chefs de la cité, dans les urnes mortuaires. Ensuite, j’organiserai des recherches pour trouver le corps de mon rodick et, à lui, nous ferons un enterrement digne d’un vrai roi. Pour Amos, je ferai construire un temple où j’irai prier tous les jours. Je consacrerai le reste de mes jours au souvenir de sa tendresse pour moi. Ma passion pour lui ne s’atténuera jamais… Tu m’as volé ma mère et mon rodick, père ! Je t’ai volé ta vie ! Deux vies pour le prix d’une… Console-toi, tu es gagnant !

Aélig sortit de la chambre de son père ; le grand prêtre Frangroy l’attendait.

— Est-il mort ? demanda le gardien du dogme.

— Oui, il l’est, confirma Aélig sans la moindre émotion.

— Et maintenant, quels sont les ordres ?

— Commencez à préparer la cérémonie de mon couronnement. Une nouvelle ère commence !

 

La Cité de Pegase
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